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Hélène Rosset : « L’océan nous apprend à écouter »

Chaque automne, l’océanographe embarque pour six semaines de mesures en Atlantique Nord. Elle raconte les nuits à la passerelle, le bruit des profondeurs et ce que la mer change dans le regard.

Illustration d’une mer calme au crépuscule, avec un voilier à l’horizon et le reflet du soleil sur l’eau.

Brest, un matin de brume. Dans son bureau qui sent le café et le sel, Hélène Rosset range des disques durs étiquetés au feutre : des centaines d’heures d’enregistrements sous-marins, ramenées de sa dernière campagne. Elle étudie le paysage sonore des océans, ce brouhaha de vagues, de navires et d’animaux que nous ne risquons pas d’entendre depuis la plage.

Nous l’avons retrouvée quelques jours après son retour à terre, encore un peu étonnée de marcher droit.

Vous avez grandi à Besançon, loin de la mer. Comment devient-on océanographe ?

Par accident, comme souvent. J’avais onze ans, mes parents m’ont emmenée une semaine en Bretagne, et je suis restée des heures devant une flaque de marée basse. Je ne comprenais pas pourquoi tant de vie tenait dans si peu d’eau. Cette question ne m’a jamais quittée.

Plus tard, j’ai fait de la physique, parce que j’aimais les équations, puis j’ai découvert que l’on pouvait appliquer ces équations à la mer. Ça a été un déclic.

À quoi ressemble une journée à bord ?

À une horloge. On fonctionne par quarts de quatre heures, jour et nuit, donc on mange, on dort et on travaille à des heures qui n’ont plus aucun sens. Le matin, on prépare le matériel : câbles, hydrophones, capteurs. L’après-midi, on les immerge. Et la nuit, on écoute, tout simplement.

Entre deux manœuvres, il y a beaucoup d’attente. Je lis, je range des données, je regarde l’eau. On a tort de croire que la recherche en mer est une aventure permanente : c’est surtout de la patience, avec des moments de grâce.

On a tort de croire que la recherche en mer est une aventure permanente : c’est surtout de la patience.

— Hélène Rosset

Vous étudiez les sons de l’océan. Qu’est-ce qu’on y entend ?

Beaucoup plus qu’on ne l’imagine. Sous l’eau, le son voyage très loin et très vite, alors tout se mélange : la pluie qui tombe à la surface, le craquement lointain de la glace, les cargos, les sonars… et les animaux, bien sûr. Les baleines communiquent sur de grandes distances, et leurs chants peuvent traverser un bassin océanique.

Mon travail consiste à démêler tout cela. Je cherche à savoir à quel point le bruit des activités humaines recouvre celui du vivant, et si les animaux s’adaptent ou s’éloignent.

Qu’est-ce qui est le plus difficile ?

Le mal de mer, d’abord, soyons honnêtes. J’en souffre trois jours à chaque départ, et je n’y échappe pas, même après vingt ans. Ensuite, l’éloignement : six semaines sans voir ceux qu’on aime, avec un accès limité aux messages. Et puis la pression des données : si un capteur tombe en panne au mauvais moment, on ne reviendra pas avant l’année suivante.

Un souvenir qui vous a marquée ?

Une nuit de calme plat, il y a trois ans. Le capitaine a accepté de couper les moteurs pendant une heure pour que l’on puisse enregistrer sans bruit parasite. Il n’y avait plus que le clapotis contre la coque. Et dans les casques, d’un coup, des chants de baleines, très loin, très graves.

On s’est retrouvés une dizaine sur le pont, sans un mot. Personne ne voulait être le premier à bouger. C’est l’une des plus belles heures de ma vie.

Personne ne voulait être le premier à bouger. C’est l’une des plus belles heures de ma vie.

— Hélène Rosset

Que diriez-vous à quelqu’un qui hésite à se lancer dans les sciences ?

Que la curiosité compte plus que le talent. On croit souvent qu’il faut être « doué », alors qu’il faut surtout avoir envie de comprendre et accepter de ne pas comprendre pendant longtemps. Et puis la science se fait à plusieurs : personne ne monte seul une campagne en mer.

La prochaine campagne d’Hélène Rosset est prévue l’automne prochain. D’ici là, elle prépare une exposition sonore pour le grand public : un casque, une plage de sable et vingt minutes d’océan.